Notre belle cage dorée…

Samedi dernier en rentrant de balade, vision d’horreur, vision banale ?

Un homme allongé sur un banc. Sans âge. Peut-être 70 ans, peut-être 50. Les traits déformés par l’alcool et l’épuisement. Il porte un vieux veston et son pantalon, baissé sur ses cuisses, laisse apparaître aux yeux de tous et dans l’indifférence générale, les vestiges d’une diarrhée aiguë déjà sèche.

Au même instant, une noce joyeuse et colorée sort de la mairie toute proche. Tout le monde sur son 31. Bruissement soyeux. Les rires fusent. La mariée est sublime, évidemment. Le marié est superbe, forcément. Enivrés par les effluves de leur bonheur, ils passent à côté de l’homme au pantalon baissé, sans le voir.

J’avais la place idéale pour faire LA photo. Celle qui dit tout de notre monde.

mariage

Celle où la fête côtoie le drame. En toute insouciance.

Celle où le luxe éclabousse la misère. En toute impudence.

L’allégorie parfaite de notre société schizophrène.

Une colère sourde est montée en moi, toujours la même.

pauvreté

Ce cri que je m’empresse d’étouffer quand je croise le regard implorant d’une femme assise devant la boulangerie, un enfant contre elle. Moi, un paquet de chouquettes  sous le bras, pour mon bébé.

Quand je descends dans le métro, dernier refuge de ceux qui n’ont plus de toit, et que je suis saisie par une odeur pestilentielle de vomi et d’urine émanant d’un attroupement de corps assoupis. Moi, me bouchant le nez, le regard fixe, très concentrée sur une publicité.

Quand une vieille dame pieds nus me suit dans la rue pour quelques centimes ou un ticket restaurant. Moi, montant machinalement le son de mes écouteurs, oeillères nouvelle génération ?

On se protège, on se barricade, on esquive, on culpabilise…

bolt-2352669_640

On se dit qu’on est peut-être le prochain sur la liste ? Qu’on ira nous aussi, un jour, rejoindre la cohorte des paumés, des ratés, des perdants, des citoyens de seconde zone. Tous ceux que notre belle société altruiste a broyés, rejetés, mis de côté. Parce que pas performants, pas conformes, pas assez disciplinés.  Ou aspirant à trop de Liberté ?

Nous, tous participants plus ou moins consentants d’un grand jeu cynique qui consiste à tous courir dans le même sens pour grappiller le plus de miettes de bonheur possible. Course durant laquelle tous les coups sont permis pourvu qu’on aille le plus loin et le haut possible. Encouragés par des maîtres du jeu qui distillent un subtil mélange de flatteries, chimères et coups de bâtons.

Une baisse d’impôt ? Oh merci, c’est trop aimable. Des caméras dans les hôpitaux ? Amen quelle bonne idée, ça va tout résoudre. Un meilleur contrôle des chômeurs ? Bouh les fainéants, ils l’ont bien mérité. Les jeux olympiques à Paris ? Clap, clap, on a les jeux, il nous manque plus que le pain…

Notre vie, un jeu sordide où les vieux sont laissés sur le bas-côté. Les jeunes abandonnés à un avenir incertain et la masse du troupeau bêle joyeusement en fonçant tête baissée dans le gouffre de ses illusions. Tous prisonniers volontaires d’une belle cage dorée.

cage-doree

Les geôliers gagnants ? On les connaît déjà.

Alors quel est le but du jeu me direz-vous ?

Vérifier notre aptitude à supporter la contrainte ?

Mesurer notre endurance à subir ?

Tester notre capacité à réagir, à nous rebeller ?

S’amuser à nous voir tournoyer comme des mouches attirées par le vinaigre ?

Ou simplement entériner une triste vérité :

Il est plus confortable et reposant d’accepter que de se révolter. 

Une jolie fable à raconter si ce n’était la triste réalité.

Aileza-cosmique

Publicités

8 réflexions sur « Notre belle cage dorée… »

  1. Le plus difficile je trouve, c’est vraiment de se sentir impuissante. Je m’indigne tout le temps, je pestifère face à l’absurdité de l’inhumanité de ce monde. je m’indigne quand je vois les migrants, les femmes au Sri Lanka qui partent bosser dans les émirats arabes pour faire les bonnes et a qui on injecte un contraceptif sans leur dire pour que les violeurs soient sur qu’elles ne tombent pas enceinte ( je viens juste de voir ça à l’instant ), je m’indigne…et puis quand j’en peu plus, je n’écoute ni ne regarde plus rien mais ça ne marche pas ! Alors j’essaye d’accepter que le monde en est là, que nous sommes à l’adolescence de l’humanité et que l’homme va grandir et comprendre enfin qu’il ne sera jamais heureux et tranquille tant que quelque part un autre homme souffrira de fain, de froid, de maltraitance etc… Bisous

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis comme toi, j’oscille entre pessimisme, espoir et envie de faire l’autruche.. J’aimerais que ceux qui gère l’argent de l’Etat, qui font le budget aient à l’esprit la vraie signification du mot Solidarité.
      .J’aime bien l’idée qu’on en soit à l’adolescence de l’humanité, c’est de bonne augure pour l’avenir 🙂

      J'aime

  2. Beaucoup de personnes n’aiment pas Paris. Et pourtant je trouve qu’à Paris justement tu t’en prends plein la figure rien qu’en risquant un pied dehors. Tu ne peux pas fermer les yeux devant toutes ces horreurs, devant cette société à deux vitesses (voir plus).
    Parfois tu te protèges parce que c’est vital. Et puis tu replonges parce que c’est tout aussi essentiel de voir ce qui ne va pas pour peut-être pouvoir changer quelque chose.
    On se sent souvent impuissants devant la misère, tous ces visages croisés dans la rue, dans le métro. Parfois un sourire fait des merveilles, un bonjour, un mot, un regard différent, qui dit « je te vois, tu existes même si je ne peux rien de plus ». Je me dis souvent si chacun faisait ça, si dans une rame de métro bondée tout le monde donnait 50cts, peut-être qu’un homme, une femme, des enfants pourraient manger à leur faim un soir ou deux. 50cts!

    Aimé par 1 personne

    1. Je comprends tout à fait ton raisonnement Marie… 50 cts ça n’est rien. Mais pour moi ce sont un peu comme des rustines qu’on met, des petits pansements sur des plaies béantes. C’est la société toute entière qui doit se mobiliser en notre nom à tous. Nous payons tous des impôts quelques soient nos revenus (TVA). Ce dénuement, cette misère c’est une urgence nationale depuis des années et ça ne fait qu’empirer. Les solutions existent, l’argent est là mais comme toujours la volonté manque. Parce que les personnes à sauver ne votent pas ou plus probablement…

      Aimé par 1 personne

  3. Si tant est que l’on puisse trouver des explications « rationnelles » à la présence d’un vieil homme dénudé sur un banc; Pour avoir côtoyé des clochards à une époque, dans le cadre d’une association, les personnes dans ce dénuement ont le plus souvent une pathologie psychiatrique associée, ce qui explique leur enfermement dans cette misère profonde. Il ne s’agit pas juste de misère sociale. C’est pour cela que ces personnes sont, assez souvent, très difficiles à réinsérer. Il n’en reste pas moins que notre indifférence et notre peur collectives sont choquantes. Mère Teresa, quand on lui demandait comment elle avait fait pour fonder cette oeuvre immense à Calcutta, répondait : « J’ai ramassé le premier, et je m’en suis occupée. Puis j’ai ramassé le deuxième, et je m’en suis occupée ». Pas après pas, goutte après goutte, comme le colibri, faire sa petite part.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton éclairage… et la psychiatrie étant un secteur sinistré on ne peut pas non plus s’attendre à une quelconque prise en charge efficace de ces personnes.

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s